Bordeaux rouges 2023, l'arôme avant le tannin


Après quarante ans d'ascension qualitative continue, Bordeaux nous livre enfin un millésime où l'arôme domine le tannin. Et ceci sans que le corps manque dans les plus beaux terroirs. Cette diminution de la sensation tannique, telle la fonte des glaces éternelles, découvre un nouveau paysage. Il devient plus aisé que jamais de classer les crus selon la sophistication des parfums ressentis au nez et en fin de bouche. Voici qui nous ramène au vignoble bourguignon et à ses descriptions aromatiques qui rendent jaloux et si austères les vins de Bordeaux. Ceci apparaît si clairement que je pourrais même inverser l'intitulé de ma méthode de dégustation « La bouche avant le nez ». Ou lui apporter un formidable complément. On doit vraisemblablement ce fait nouveau à trois facteurs.
Le premier tient au volume de récolte. Sur l'appellation Margaux, par exemple, il est un des plus élevés depuis une décennie. Dans l'ensemble, dès les Primeurs, la structure des vins m'a rappelé celle des 2004. Année aux rendements prolixes.
Je relie le second facteur à la qualité des fruits produits pendant l'été 2023. Ils  étaient très savoureux. Y compris quand leur état n'était pas des plus parfaits.
La troisième raison s'explique par l'attention nouvelle des vinificateurs quant aux extractions. Ce vocable, glorifié sous le règne de Robert Parker, tend à disparaître au profit de celui d'infusion.
Ces circonstances fournissent une nouvelle source de plaisir à tous les amateurs de vins, Je vous recommande chaleureusement d'observer ce phénomène maintenant. Ne prenez pas le risque qu'il passe. Dès réception, ouvrez une de vos bouteilles chéries et appréciez. Inutile de décanter, enlevez juste 5 cl à l'ouverture et patientez deux heures avant de servir.
Bonne dégustation.
Jean-Marc Quarin

Les résultats :
Vins blancs secs :
Bonne à très bonne année hétérogène. Une majorité de crus confirme leur notation initiale ou l'augmente. Le nombre de notations atteignant 17//94 est faible (9 crus sur 55 vins). Il est plus important en 2024 (11 sur 45 vins). En 2023, l'avantage revient aux crus situés sur des sols argileux ou calcaires plutôt que gravelo-sablo-argileux. Sur ces derniers types de sol plus chaud, il existe un risque de mollesse. Parmi les vins les plus simples, j'ai trouvé de la dilution.


Vins blancs liquoreux :
Bonne à grande année pour les meilleurs crus. Tout s'annonçait parfaitement en Primeurs, soit conforme au potentiel climatique observé. Or, des notes sont en baisse. Je vous recommande de vous pencher dessus. D'autres sont stables, d'autres ont progressé. Doisy Daëne exceptionnel, en fait partie. 2023 voit le retour de Climens parmi les expressions sophistiquées. Du côté des Outsiders, Bastor Lamontagne continue son ascension et se présente comme le meilleur jamais fait avec le 2022. Piada offre des nuances aromatiques brillantes. Yquem envoie un message unique sur sa personnalité. Les qualités de ses nuances l'affranchissent des frontières établies par les qualifications des vins liquoreux. Son insatiable sapidité, ses mille facettes en font avant tout un très grand vin blanc.

Vins rouges :
Très bonne à grande année hétérogène. Dans l'ensemble, les vins sont concernés par la présence d'une intensité aromatique inédite au nez comme en bouche. Si plusieurs facteurs en sont la cause, dont un rendement plus élevé tendant à décontracter la matière tannique, les meilleurs vins demeurent ceux qui possèdent le corps et le parfum en même temps. De fait, il existe des vins trop légers ou dilués. C'est la principale raison de l'hétérogénéité des résultats ou de la baisse de certaines notations.

Les vins les meilleurs jamais faits :
C'est la bonne surprise du millésime. Elle signifie que ces crus progressent.
J'en compte 27 en 2023 versus 201 en 2022. Parmi ces 27, certains sont à égalité avec le 2022 dans un style très différent. D'autres (italique) sont seuls en pole position !

Doisy Daëne liquoreux (Barsac) : 18,5//97
La Clotte (Saint-Emilion) : 18//96
Les Forts de Latour (Pauillac) : 18 //96
Bellevue (Saint-Emilion) : 17,5//95
Berliquet (Saint-Emilion) : 17,5//95
Marquis d'Alesme Becker (Margaux) : 17,5//95
Bastor Lamontagne (Sauternes) : 17//94
Capbern (Saint-Estèphe) : 17//94
Cos Labory (Saint-Estèphe) : 17//94
Haut Batailley (Pauillac) : 17//94
Haut Simard (Saint-Emilion) : 17//94
La Croix de Gay (Pomerol) : 17//94
Les Griffons de Pichon Baron (Pauillac) : 17//94
Poésia (Saint-Emilion) : 17//94
Les Ormes de Pez (Saint-Estèphe) : 16,75//93
R de Rieussec (Bordeaux blanc) : 16,75//93
Bonalgue (Pomerol) : 16,5//92
Le Dragon de Quintus (Saint-Emilion) : 16,5//92
Le Marquis de Calon Segur (Saint-Estèphe) : 16,5//92
Les Carmes de Rieussec (Sauternes) : 16,5//92
Luchey Halde (Pessac Léognan rouge) : 16,5//92
Brane Cantenac blanc (Bordeaux blanc) : 16//90
Haut Batailley Verso (Pauillac) : 16//90
La Grave (Pomerol) : 16//90
L'Indécise rouge (Sainte Foy Bordeaux) : 15,75//89
Les Hauts Conseillants (Lalande de Pomerol) : 15,75//89
Fugue de Nenin (Pomerol) : 15,5//88


Coups de coeur :
Pour Haut Simard (Saint-Emilion) et Peyrou (Castillon Côtes de Bordeaux) s'ajoutent aux quatre attribués en primeur Sansonnet (Saint-Emilion), De Pressac (Saint-Emilion), Dalem (Fronsac) et Montlandrie (Castillon Côtes de Bordeaux). Ils ont remarquablement évolué.


Les découvertes :
Closerie Vitis Arbor (vin de France), L'Indécise rouge (Sainte Foy Bordeaux).
74 Outsiders : vins dont le goût est supérieur à ce que l'étiquette laisse paraître.
Je vous laisse les identifier à travers les outils de tris de la bibliothèque de commentaires.


Résumé des conditions climatiques du millésime 2023 :
Hiver : moyenne climatique dans la normale.
Mars : peu ensoleillé, retarde le débourrement, ce qui évitera de subir les gelées de début avril.


Avril – mai : la pousse se déroule dans un contexte plus ensoleillé que la moyenne, avec des températures un peu plus élevées, de la pluie, mais moins que les moyennes trentenaires. C'est le calme avant la tempête !


Juin : la mi-floraison s'observe début juin à l'instar de 2019, 2018 et 2015, mais dix jours plus tard que 2022 et plus précoce que 2021 de sept jours. Elle est rapide et homogène, sans millerandage ni coulure, ce qui pouvait garantir une récolte homogène.
Juin est très arrosé, soit 102 mm de pluie versus 62 pour la moyenne trentenaire. Plus ensoleillé, plus chaud et plus humide, le mildiou se répand comme jamais depuis 2018. Il induira de fortes pertes sur le merlot.


Juillet : peu arrosé, avec un déficit en ensoleillement. Il n'installe pas de contrainte hydrique précoce, soit la plus idéale. On savait alors que les structures des vins seraient moins denses que dans les plus grands millésimes. Et ce d'autant plus que le nombre de grappes par pied est élevé. Tout comme le nombre de baies par grappe. De surcroit, ces baies sont grosses. La véraison débute le 20 juillet. Le déclenchement est rapide, mais la réalisation lente. Elle s'étale sur trois semaines et va induire de l'hétérogénéité dans la maturité entre les parcelles d'un même cru et entre les propriétés.


Août : dans pareille circonstance on attend encore plus de ce mois capital dont on sait qu'il fait la qualité du moût. Or, pendant neuf jours les températures sont en deçà des moyennes. Certes il ne pleut pas (moins 41 % de pluie vis-à-vis de la moyenne trentenaire) mais le soleil manque. Soudain, entre le 17 et le 24 arrive un épisode caniculaire. On passe d'un extrême à l'autre. Cette chaleur soudaine précipitera la récolte des vins blancs. Elle arrive un peu tard pour servir les raisins rouges au mieux. En effet, c'est le moment où, dans la saison, les pellicules des raisins s'affinent et deviennent plus sensibles. Les grappes les plus exposées subiront de l'échaudage de façon significative. Château Margaux en parle dans son carnet de vendanges. Le tri permettra de les éliminer.  


Septembre : il est plus chaud et plus pluvieux que la moyenne (93 mm versus 84 mm). Cependant, un tiers de la pluviosité est tombé en huit jours entre le 18 et le 23 avec une répartition hétérogène.  Ainsi, entre le 25 août et le 17 septembre, la maturité des raisins rouges a progressé favorablement. Cependant, ces pluies abondantes ont fait craindre l'apparition de botrytis. Certains, éreintés par une année climatique très dure, ont engagé les vendanges très tôt, sans espérance pour la suite. Or, l'attente a profité au plus courageux avec un temps beau et sec du 24 août au 17 octobre !

Pour les vins blancs liquoreux, ces pluies étaient une aubaine. Elles ont contribué à lancer le travail de concentration du botrytis sur des raisins déjà mûrs. Cependant, au vu des résultats des vins en bouteilles, je ne pense pas que tous les crus aient pris le risque d'attendre que cesse ce passage pluvieux avec le même enthousiasme. Les abats d'eau font peur. Plus encore si l'économie en dépend et que la météo demeure incertaine. 

En savoir plus sur les conditions climatiques
Elles sont détaillées dans les chroniques de septembre et octobre 2023 : n° 339, 340, 341, 342 et 343.

Vidéos de vendanges :
Philippe Bascaules au château Margaux.
https://www.youtube.com/watch?v=YtzzOkb4lBI
Alain Moueix au château Fonroque en biodynamie
https://www.youtube.com/watch?v=lpRrmDzoWOQ

Les étapes du développement du mildiou en 2023 :
Je réactive ici cet article publié dans la chronique 339. Il fait partie intégrale de la connaissance de ce millésime et mérite de figurer dans ce Carnet. Vous pouvez aussi relire dans cette chronique l'article honte au catastrophisme des médias sur le mildiou. Alors que l'Italie considère le vin comme un patrimoine national à défendre, culture oblige, je regrette que la France et sa presse généraliste soient si peu pertinentes sur le sujet.

« Le mildiou s'apparente plus à une algue qu'à un champignon. Il prospère avec l'eau de pluie et une hygrométrie forte associée à la chaleur. Trois conditions qui se rejoignent et se renforcent, comme rarement en 2023.
Le programme prophylactique s'établit sur une analyse de ces trois dimensions, chaque orage étant susceptible d'enclencher une contamination. En 2023, la vigne a poussé de façon rapide et vigoureuse, avec le risque d'exposer sans cesse les jeunes pousses sans protection. Le vent, devenu très fréquent l'été dans notre région, a fortement contribué à la dissémination des spores, encore plus dans l'environnement de vignes abandonnées. Les vignes poussantes, moyennement effeuillées par crainte de canicule, ont dû être relevées à la hâte, palissées, rognées, en hauteur et en largeur pour permettre à tout produit de traitement, bio comme molécules de synthèse, une pénétration efficace. Or, un des problèmes actuels de la viticulture est le manque de main-d'oeuvre, y compris lorsque ce travail est externalisé.

En cas de besoin immédiat, non anticipé, de nombreuses propriétés se sont retrouvées chocolat. En bio, ça ne pardonne pas. En 24 h, tout peut changer. Avec l'utilisation de molécules de synthèse, la protection peut tenir 10 à 15 jours. Certains n'ont pas hésité à changer leur fusil d'épaule pour y recourir. Parmi les cépages rouges, le merlot a été le plus affecté.
Les premières contaminations sérieuses sont apparues le 9 et le 15 mai. C'était un stade primaire. Il nécessitait des pratiques prophylaxiques pour éviter toute stimulation pouvant rendre la situation épidémique.  Ces alertes ont été prises de façon plus ou moins sérieuses. A ce stade, les praticiens pensaient pouvoir contenir l'expansion du mildiou. C'était sans compter les effets amplificateurs de la climatologie de juin (soit 67 % d'eau de plus que la moyenne, un ensoleillement 7 % plus fort, des températures minimales et maximales élevées de plus de 3 °C vis-à-vis de la moyenne, une hygrométrie permanente à plus de 75 %).

Le tout additionné aux erreurs des prévisions météorologiques propres à gêner toute anticipation. Les petites défaillances prophylaxiques mises bout à bout, la négligence, le personnel absent ou introuvable, l'impossibilité de passer les tracteurs dans les vignes suite à une mauvaise gestion des sols, tout ceci associé à l'orage du 21 juin, ont rendu la situation épidémique. Et en effet, pour ceux qui n'étaient pas protégés, sur feuille et surtout sur grappe, les destructions ont été terribles. Le mildiou a suivi les zones les plus humides. Les plaines plutôt que les coteaux, les bords de chemin plutôt que le milieu des parcelles.

Il a délimité naturellement la frontière entre les bons terroirs et les autres. A puissance de traitement égal, les grands terroirs, mieux exposés, mieux drainés, plus ventilés, avec des vignes mieux conduites ont été plus épargnés. Cinq ans en arrière, en 2018, le mildiou avait sévi gravement dans le Bordelais. Souvenez-vous des rendements de 10 à 12 hl/ha de Palmer, de Pontet Canet. Depuis et très rapidement, les crus les plus réfléchis ont agi pour augmenter leur capacité à réagir plus vite et plus fort. Cela va de la multiplication du nombre de tracteurs à des conventions passées avec le personnel pour intervenir le samedi et le dimanche.

L'usage réglementé des molécules autorisées devenant de plus en plus restrictif, c'est aux hommes que l'on demandera plus d'implication, de surveillance, de travail. Aujourd'hui, passer un tracteur, un rotavator en plein cagnard peut devenir un non-sens agronomique. Vous verrez que dans moins d'une décennie, ces activités devront se passer la nuit, à la fraîche. Et que dira le proche voisinage ?

Ce que je vois :
Après tant de pression médiatique, j'avoue que ça a été un soulagement en revenant fin juillet dans les vignes de référence. Vertes, certes poussantes, avec un feuillage sain, elles arboraient des grappes abondantes, plus ou moins vairées. Certes, il y aura du tri à faire. Un travail bien connu. Y compris en bio, j'ai vu des vignes impeccables.  Et pas uniquement dans des appellations prestigieuses.
Pour tous les crus appliqués qui ont connu un petit rendement en 2021 et en 2022, la récolte abondante qui s'annonce est une aubaine. Un rendement très confortable devrait permettre un traitement de la vendange et des sélections d'un autre genre qu'en 2021 et 2022. De plus, dans un marché économiquement difficile, la présence d'un volume supérieur peut permettre de revoir plus facilement les prix à la baisse. »

LES BORDEAUX 2023 EN BOUTEILLES - TABLEAU DES NOTES  

47 Vins exceptionnels

18 – 19,5/20 // 96 - 99/100

Château Angélus , Château Ausone , Château Brane-Cantenac , Château Calon-Ségur , Canon , Chateau margaux , Cheval Blanc , Clos fourtet , Cos d'estournel , Figeac , Grand Puy Lacoste ,Haut-Brion , L'Eglise-Clinet , La fleur Petrus , La Mission Haut-Brion , La Violette , Lafite Rothschild , Lafleur , Le Pin , Léoville Barton , Léoville las Cases , Léoville Poyferré , Les Carmes Haut-Brion , Les forts de latour , Lynch-Bages , Montrose , Mouton Rothschild , Palmer , Petrus , Pichon baron , Pichon Longueville Comtesse de Lalande , Quintus , Smith Haut Lafitte blanc sec , Valandraud

Jean-Marc Quarin - www.quarin.com